McKinsey a supprimé environ 10 % de ses effectifs dans le monde fin 2025. Au même moment, Bain annonce l'embauche de 1 400 consultants supplémentaires en 2026, portée par une demande client directement liée à l'intelligence artificielle. Même secteur, même vague technologique, deux trajectoires opposées : voici ce que cette fracture révèle sur la manière dont un cabinet de conseil doit aujourd'hui s'organiser autour de l'IA.

Une correction du conseil sans précédent depuis 2008

Le secteur du conseil en stratégie traverse en 2026 sa correction la plus sévère depuis la crise financière de 2008, selon une analyse de Planète Grandes Écoles. McKinsey & Company a annoncé en décembre 2025 une réduction d'environ 10 % de ses effectifs mondiaux, soit entre 3 000 et 4 000 postes supprimés en un peu plus d'un an. Les coupes touchent en priorité les fonctions support, les rôles de recherche junior et les practices où l'IA générative a raccourci les délais de livraison.

McKinsey n'est pas seul sur ce chemin. Bain & Company, Deloitte, KPMG, PwC, EY et Accenture ont tous annoncé des vagues de licenciements depuis 2023. Le point de départ de cette correction remonte à 2021-2023, quand les cabinets ont recruté massivement pour absorber une demande exceptionnelle liée aux transitions digitale et post-pandémique. McKinsey, BCG et Bain ont chacun vu leurs effectifs doubler dans certaines zones géographiques sur cette période. Quand la demande s'est normalisée en 2024, la surcapacité est devenue difficile à cacher.

Qui aurait parié, au sommet de l'euphorie post-Covid, que le cabinet incarnant depuis un siècle l'élite du conseil se retrouverait à couper un poste sur dix ? Deux partners de McKinsey avaient pourtant averti dès 2023, dans un mail interne resté célèbre : « notre modèle ne fonctionne plus ».

McKinsey paie un modèle plus lourd que ses rivaux

La structure interne de McKinsey explique en partie pourquoi la correction y a frappé plus fort qu'ailleurs. Le cabinet afficherait un ratio d'un collaborateur non-consultant (IT, marketing, fonctions administratives) pour un consultant en mission, contre un pour trois chez BCG et chez Bain, selon les données rapportées par Planète Grandes Écoles. Ce poids de structure devient lourd à porter dès que l'activité ralentit, puisque ces effectifs support ne génèrent pas de chiffre d'affaires facturable.

L'IA générative a accentué cette pression sur un point précis : le travail des juniors. Une étude de marché qu'un analyste produisait en deux jours, un modèle comme Claude la structure aujourd'hui en quelques minutes. Les benchmarks sectoriels, les synthèses de rapports, le premier jet de slides : ce sont exactement les tâches des deux à quatre premières années de carrière qui se retrouvent comprimées. Les cohortes de juniors ont rétréci chez plusieurs cabinets en 2025 et 2026, un mouvement que nous avions déjà repéré dans notre analyse de l'IA agentique dans les services professionnels.

La concurrence ne vient plus seulement des rivaux traditionnels. KPMG a lancé en mars 2026 KPMG Strategy, une practice frontalement positionnée sur le territoire historique du conseil en stratégie pure, longtemps chasse gardée de McKinsey, BCG et Bain. Les Big Four, qui combinent depuis longtemps conseil, exécution et technologie, grignotent désormais les missions à fort déploiement IT que les cabinets de stratégie pure peinaient à honorer seuls.

Les grands cabinets ripostent en interne. McKinsey a construit QuantumBlack, son pôle dédié à l'IA et à l'analytique avancée, tandis que Bain a développé Bain Vector pour renforcer sa capacité d'exécution technologique. Les trois cabinets ont par ailleurs signé des partenariats stratégiques avec OpenAI et Anthropic, preuve que la maîtrise de plusieurs modèles d'IA générative est devenue un argument commercial à part entière face aux clients, autant qu'un outil de productivité interne.

Bain prend le pari inverse : recruter grâce à l'IA

« Nous avons besoin de davantage de personnes et nous devons adapter les compétences de nos collaborateurs. » C'est en ces termes que Christophe De Vusser, CEO mondial de Bain & Company, a annoncé début septembre 2026 à Bloomberg une hausse de 12 % des effectifs de conseil du cabinet, soit environ 1 400 postes supplémentaires sur des effectifs actuels de près de 12 000 consultants en mission.

La raison avancée tient en une phrase : l'IA génère une croissance à deux chiffres du chiffre d'affaires de Bain, ce qui pousse le cabinet à renforcer ses équipes pour répondre à la demande plutôt qu'à les réduire. Plus de la moitié du chiffre d'affaires mondial de Bain, jusqu'à 60 % selon son CEO, proviendrait désormais d'activités à forte composante technologique ou IA. La promotion de débutants doit elle aussi progresser de plus de 10 % cette année et l'an prochain, les jeunes recrues étant jugées, selon De Vusser, les mieux équipées pour travailler avec les nouvelles technologies.

Ce virage tranche avec le climat morose du secteur. Bloomberg cite Accenture et Capgemini parmi les entreprises de services professionnels qui anticipent au contraire des réductions d'effectifs sous l'effet de l'IA. Bain lui-même avait proposé des départs volontaires et des relocalisations à ses équipes britanniques en 2024, en plein ralentissement post-Covid. Le cabinet ne prévoit aujourd'hui, selon son CEO, aucune nouvelle suppression de poste.

Cette réorientation n'est pas propre aux États-Unis. Chez Bain France, la practice Technologie d'entreprise recrute désormais plusieurs dizaines de jeunes consultants et d'experts tech chaque année, sur fond de croissance annuelle de 30 %. Au Royaume-Uni, la nouvelle managing partner Clare Gordon a confirmé une reprise des embauches en 2026 à des volumes supérieurs de 50 % à ceux de 2023-2024. Les profils recherchés dépassent désormais le vivier traditionnel des écoles de commerce : ingénieurs en machine learning et data scientists rejoignent les rangs aux côtés des consultants généralistes.

La bataille des profils : boutiques et freelances gagnent du terrain

La correction ne s'arrête pas aux grands cabinets. KPMG Strategy cherche à recruter plusieurs centaines de profils sur la seule année 2026, preuve que la practice attaque frontalement le terrain historique du conseil en stratégie pure. Deux acquisitions récentes vont dans le même sens : Strategy&, la practice conseil de PwC, a racheté début septembre 2026 Datasparq, un cabinet britannique spécialisé en IA et en données, tandis qu'EY-Parthenon s'est offert fin août le cabinet néerlandais SparkOptimus, positionné sur le digital et l'IA. Les Big Four ne se contentent plus d'imiter les MBB sur la stratégie, ils achètent directement la capacité IA qui leur manquait.

Pendant ce temps, les cabinets boutique en stratégie (Eurogroup Consulting, Roland Berger, Oliver Wyman) et les plateformes de conseil freelance (Comatch, Catalant, Malt) captent une partie des clients qui renâclent devant des honoraires journaliers de plusieurs milliers d'euros. Oliver Wyman a par exemple dépassé le milliard de dollars de revenus trimestriels au deuxième trimestre 2026, en hausse de 13 % sur un an, porté notamment par sa practice services financiers. Le message envoyé aux directions achats est clair : la taille du cabinet ne suffit plus à justifier le tarif, la preuve d'un usage maîtrisé de l'IA devient un argument de vente à part entière, y compris pour les cabinets de taille intermédiaire.

Le profil recherché a lui aussi changé de nature. Le candidat hybride, formé aux méthodologies business et capable de manier un modèle de langage ou un notebook Python, est devenu la cible numéro un du recrutement, MBB comme boutique. Un cabinet de conseil de taille intermédiaire qui veut attirer ce type de profil doit pouvoir démontrer, dès l'entretien, qu'il dispose d'un dispositif IA structuré et pas d'un simple accès ponctuel à un chatbot.

Claude à 19 000 postes de travail : le pari Bain-Anthropic

Ce pari sur la croissance ne sort pas de nulle part. Fin août 2026, Bain a officialisé un partenariat mondial avec Anthropic, rejoignant son réseau de partenaires au niveau « Global Premier ». Claude Cowork a été déployé auprès de l'ensemble des 19 000 collaborateurs du cabinet, avec un accès combiné à Claude.ai, Claude Code et aux intégrations Microsoft Office. Dès la phase pilote, plus de 7 000 salariés utilisaient déjà activement l'outil quelques semaines après sa mise à disposition, et deux tiers des participants avaient adopté le module Claude pour Excel.

Le BCG affiche une trajectoire tout aussi rapide sur l'adoption interne, d'après une enquête de Business Insider relayée par Consultor. Neuf consultants sur dix du cabinet ont déjà pris en main l'IA, et la moitié l'utilise chaque jour, un objectif que le BCG s'était fixé pour fin 2025 et qu'il aurait atteint dès le mois de mai. Le cabinet revendique près d'une dizaine d'outils internes construits sur l'IA, dont Deckster, un éditeur de présentations utilisé chaque semaine par 40 % des associés, et un réseau de 1 200 relais chargés de diffuser ces usages dans les différents bureaux.

McKinsey, de son côté, n'a pas ignoré le sujet : son chatbot interne Lilli revendique 70 % de taux d'adoption chez les consultants. Mais ce chiffre suffit-il à compenser un modèle économique qui reste, lui, à revoir en profondeur ? L'adoption d'un outil ne remplace pas la refonte de la structure qui l'entoure, et c'est précisément ce que la trajectoire de Bain illustre par contraste.

Le risque qui monte : des livrables non vérifiés

Plus l'IA générative produit une part croissante de l'analyse, plus la question de la vérification devient centrale. En août 2026, quatre publications rédigées par la branche Moyen-Orient de PwC se sont révélées truffées d'erreurs grossières générées par l'IA et jamais correctement relues, selon une analyse confirmée par le Financial Times. L'incident n'est pas isolé : plusieurs cabinets du Big Four ont connu des épisodes similaires ces derniers mois, à mesure que la production de rapports s'automatise.

Comme un cabinet d'avocats qui ne validerait plus la jurisprudence citée par un stagiaire avant de l'envoyer au client, un cabinet de conseil qui laisse un agent IA rédiger un livrable sans relecture structurée prend un risque disproportionné par rapport au gain de temps espéré. Les honoraires journaliers de 2 500 à 4 000 euros par consultant, déjà sous pression selon les analystes du secteur, deviennent d'autant plus difficiles à justifier si la relecture ne suit pas la même rigueur que la production. Combien de cabinets de taille intermédiaire ont aujourd'hui un processus de vérification aussi strict pour un contenu généré par IA que pour un contenu rédigé par un consultant senior ?

Ce risque n'est pas seulement réputationnel. Les analyses produites pour des clients de secteurs réglementés, banque, assurance, santé, entrent de plus en plus souvent dans le périmètre des systèmes à haut risque de l'AI Act européen, en vigueur depuis août 2026. Un cabinet qui livre une recommandation stratégique fondée sur une analyse générée par IA sans traçabilité documentée s'expose désormais à un risque contractuel qui dépasse largement le simple embarras médiatique.

Ce que cette fracture change pour un cabinet de conseil de taille intermédiaire

Les cabinets de conseil que nous accompagnons chez ClaudIn n'ont ni les 19 000 collaborateurs de Bain, ni le budget de formation du BCG. La leçon de cette fracture de 2026 reste transposable à leur échelle : l'IA doit s'installer comme une brique de travail suivie et mesurée, pas comme un simple accès distribué sans accompagnement. Nous avions posé ce même principe dans notre article sur les trois conditions du ROI de l'IA en entreprise : commencer par un périmètre étroit et à faible risque, mesurer, puis élargir seulement une fois la confiance installée. C'est aussi ce que nous détaillions dans notre analyse du piège du POC qui ne passe jamais en production.

Cela suppose aussi de revoir certains réflexes de facturation hérités du modèle historique du conseil, centré sur le temps passé plutôt que sur la valeur livrée. Un consultant qui produit en une heure ce qui prenait trois jours ne peut plus être rémunéré selon la même grille horaire, et les clients le savent désormais aussi bien que les cabinets. Nous accompagnons cette transition avec notre formation Claude Cowork, pensée pour que les équipes montent en compétence sans dépendre d'un service IT externe.

La correction du conseil en 2026 ne sanctionne pas l'IA, elle sanctionne les cabinets qui n'ont pas su adapter leur structure à ce qu'elle rend possible. Bain recrute parce qu'il a fait de Claude un outil de travail quotidien pour 19 000 personnes, pas un gadget réservé à quelques pionniers. Votre cabinet a-t-il déjà cette longueur d'avance, ou reste-t-il sur le seuil du pilote ? Réservez 30 minutes avec notre équipe pour en discuter.

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